Naïs Desclaux, 29 ans, artiste pluridisciplinaire basée entre Toulouse et le Tarn, navigue entre la danse, la photographie argentique et le modèle d'art. Spécialisée en Waacking et Female Dancehall, auteure du Manifeste Photographique ÉROS, elle construit un univers où le corps, le désir et la puissance féminine se rencontrent.

© Naïs Desclaux

Vous avez grandi dans une famille de danseuses et vous dites avoir côtoyé le mouvement depuis toujours. Comment la danse existait-elle dans votre quotidien étant petite, et à quel moment avez-vous senti que ça deviendrait plus qu'une pratique spontanée ?

Ma mère était danseuse classique, directrice d'école et professeure de danse. J'ai commencé par ses cours d'éveil pour les tout-petits et j'ai été bercée dès l'enfance par les spectacles qu'elle créait. Plus grande, quand elle a arrêté d'enseigner, j'ai simplement changé d'école pour continuer avec d'autres professeurs. J'ai aussi baigné dans l'univers contemporain de ma sœur, danseuse interprète, de 14 ans mon aînée. J'allais très souvent la voir sur scène jouer avec ses différentes compagnies. Le milieu de la danse était finalement banal pour moi : entre ma mère et ma sœur, j'ai grandi dans cette atmosphère. Pourtant, l'envie de me professionnaliser est venue bien plus tard. À l'adolescence, mon besoin d'originalité m'a poussée vers d'autres horizons ; je refusais de ressembler aux autres femmes de ma famille. Mais ma passion m'a vite rattrapée. J'étais comme elles. Vers 23 ans, j'ai compris que la danse était, au fond, mon plus grand amour. Depuis, je n'ai plus jamais lâché.

Vous avez choisi de professionnaliser votre parcours via une formation intensive de danseuse interprète. Qu'est-ce que cette formation a concrètement changé dans votre façon de danser ?

Cette formation a profondément changé ma vision de la discipline. Jusqu'alors, j'avais du mal à dissocier l'artiste de la danseuse, et ce cursus m'a fait comprendre que l'une ne va pas sans l'autre. Ce fut une période éprouvante où j'ai dû mettre mon art entre parenthèses pour me focaliser exclusivement sur "l'outil" corporel. Cela a un peu éteint ma flamme sur le moment, mais j'ai su la retrouver dès la sortie. J'en ai tiré une leçon essentielle : il faut savoir alterner les phases de travail technique intense sans jamais oublier la raison d'être de cet effort : l'amour de l'expression. Aujourd'hui, je sais mieux doser et j'évite les extrêmes que j'ai pu connaître durant cette formation.

Votre danse mélange le Waacking, le Contemporain, la House et le Female Dancehall. Comment cette identité hybride s'est-elle construite ?

De nature curieuse, j'aime explorer des horizons variés. Ce parcours m'a permis de réaliser que mes véritables coups de cœur vont aux danses afro-descendantes, comme le dancehall female, la house ou le waacking. Je pense que c'est avant tout la musique de ces styles qui me fait vibrer. Si le contemporain est pour moi une seconde nature, car j'ai grandi dedans, les danses afro-descendantes ont représenté un vrai défi technique. Elles m'ont demandé de la persévérance et, surtout, m'ont appris à aimer des codes très différents de ceux que je connaissais.

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Vous parlez de moments rares de connexion propres à l'expérience du battle. Comment vivez-vous cette énergie ?

Je suis encore novice en battle, un exercice que je travaille énormément, notamment à travers le freestyle. Pour l'instant, j'ai rarement ressenti cette connexion profonde lors de mes passages en compétition. En revanche, je la ressens souvent à l'entraînement : il arrive qu'une symbiose particulière s'installe avec la musique. On entre dans un état de dépassement, une véritable osmose. Je pense que c'est ce sentiment précis qui nous pousse à continuer. Mon objectif est de réussir, un jour, à retrouver cet état en battle.

Avec votre collectif 31 In Da House, vous animez des jams de danse en collaboration avec des DJs de la scène toulousaine. Qu'est-ce que vous cherchez à créer dans ces événements ?

On cherche à créer des espaces de « clubbing ». Née au sein des communautés afro-américaines, latines et gays de New York au début des années 70, cette culture révèle la fête comme un espace de liberté, de création et de résistance. Nous essayons donc de créer des espaces inclusifs où circulent ouverture, partage et liberté d'expression.

Comment le Tolosa Waacking Crew s'est-il développé à Toulouse, et quel rôle y jouez-vous ?

Le collectif 'Tolosa Wack!' est né sous l'impulsion de Mina, danseuse de Waacking depuis plus de dix ans. L'idée était simple : réunir des passionnés pour faire grandir cette communauté à Toulouse, où elle était quasiment inexistante. Pour ma part, j'ai participé activement aux différents shows du collectif ainsi qu'aux entraînements réguliers que nous avons mis en place. J'ai également contribué à la création de certains tableaux, en me concentrant particulièrement sur la mise en scène, un aspect qui me passionne.

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Votre projet photographique ÉROS explore l'érotisme, le féminin, le corps et le sauvage. Comment est-il né, et pourquoi avoir choisi la photographie argentique ?

J'ai toujours adoré l'esthétique de l'argentique, en plus de l'expérience, ne pas maitriser le rendu, faire confiance au flow du moment. De capter l'énergie invisible plutôt qu'une image. Ce projet est né de ma propre expérience personnelle, de mes explorations intimes. J'ai voulu légitimiser mes ressentis à travers un projet. Une obsession personnelle, que je cherchais à saisir. Ce sont des passions, des lectures, des rencontres, finalement je raconte la vie, ma vie. Mais rien n'a été prévu dans ce projet, c'est ce qui me plait le plus. Tout était naturel, j'ai écouté mes pulsions, mes désirs et cela m'a mené à écrire un manifeste photographique. Je n'aurais jamais pensé à en arriver jusque-là.

Vous nommez frontalement des figures comme la Salope, la Vierge et la Putain, l'Allumeuse. Comment choisissez-vous vos sujets et comment se passe la relation avec les femmes que vous photographiez ?

Je pense avoir senti très vite chez moi cette énergie de « salope » ou d'« allumeuse », c'est-à-dire ce pouvoir que j'avais à susciter le désir. Ce magnétisme. Aimer être désirée et jouer de ça. C'est passé par la danse, mais c'était déjà là avant. Il y a probablement là-dedans une envie de mettre en lumière le désir que chaque femme peut ressentir. S'autoriser, sans se juger. J'ai donc travaillé uniquement avec des femmes qui m'inspiraient une forme de liberté là-dessus, ou une sensualité naturelle. Ce sont uniquement des amies qui ont posé pour moi. La confiance mutuelle est primordiale pour partager un shooting aussi intime. Cela n'empêche pas d'être confrontée aux émotions ou aux peurs de la personne en face. La place de modèle peut être très vulnérabilisante ; j'apprends et j'essaye au mieux de mettre l'autre en confiance. Je prévois toujours une discussion en amont pour voir si ma vision colle avec ce qu'elle est prête à donner. Ce qui m'importe, c'est vraiment la confiance que l'autre me donne pour que je puisse photographier quelque chose de vrai. Si je sens une peur ou une fermeture, je sais que cela ne fonctionnera pas.

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L'exposition ÉROS a été accueillie dans trois lieux toulousains : le Palais des Arts, Le Lido et le Parc de la Poudrerie. Qu'est-ce que l'exposition apporte de différent par rapport au livre ?

Si je devais répondre instinctivement, je dirais que le but est de sortir l'espace privé, le livre, pour l'amener au public, l'exposition. J'aime sortir ces sujets du tabou. À mon sens, l'érotisme n'est pas quelque chose qui devrait se cacher. Il est important qu'il soit normalisé, banalisé. Tout comme le désir des femmes, il a besoin d'être connu, aimé et reconnu. Je pourrais même pousser en confiant que, pour moi il devrait être normal de montrer ce genre d'art à des enfants, pour qu'ils puissent se sentir libres de poser des questions et de s'interroger. Mais cela reste mon point de vue personnel.

Vous avez créé le Manifeste Photographique ÉROS, une édition limitée à 50 exemplaires signés et numérotés. Comment est-il né ?

L'idée de départ était de faire un livre pour l'exposition aux Beaux-Arts de Toulouse. C'est durant ma préparation que je me suis rendue compte que je voulais aussi exposer des tirages pour rendre le projet plus visible. Au début, cela ne devait être qu'un livre photographique. En créant l'exposition, beaucoup de textes me sont venus en tête. N'étant pas écrivaine à la base, je ne trouvais pas juste d'appeler cela un "livre". Un matin, le mot Manifeste a résonné dans ma tête. C'était ça. Le mot juste. Un ouvrage qui exprime clairement ma vision et mon positionnement en tant qu'artiste.

Vous racontez avoir commencé le modèle vivant poussée par une attirance profonde pour le travail du nu. Qu'est-ce que cette expérience de vulnérabilité vous a appris sur vous-même ?

Cela m'a appris qu'il n'y a rien de plus puissant qu'une personne qui se montre telle qu'elle est. Que c'est dans ces espaces de nudité que l'on crée une rencontre profonde avec l'autre. Bien entendu, lorsque je parle de nudité, elle existe sur le corps, mais je la ressens surtout au niveau du "nous". Qui sommes-nous vraiment, et sommes-nous prêts à l'assumer ?

© Naïs Desclaux

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Vous décrivez deux facettes dans votre travail de modèle : des poses graphiques nourries par le Waacking, et un rapport plus épuré à la nature et à l'immobilité. Comment passez-vous de l'une à l'autre ?

Je pense que passer de l'un à l'autre se fait naturellement pour moi car je suis habituée. Mais il m'arrive d'être, selon mes cycles, plus ou moins à l'aise avec l'idée de performer une précision du mouvement, quand j'ai mes lunes, par exemple. Dans ces moments-là, je me sens plus en phase avec l'idée de simplicité et de connexion avec la nature. Tout cela s'apprend. Je priorise énormément mes cycles menstruels ; cela me guide au mieux. Dans un monde où ce n'est absolument pas reconnu, j'essaye de respecter mes sensations et de ne pas forcer. Pour le moment, j'y arrive.

Danseuse, photographe argentique, modèle vivant : ces trois disciplines tournent autour du corps mais avec des rapports très différents. Comment ces pratiques se nourrissent-elles entre elles ?

Je pense que ces trois pratiques me font vivre la même et unique expérience de présence. C'est finalement ce qui me permet de rester immobile durant des heures sans avoir envie de fuir. J'aime être à l'écoute de ce qui se passe à l'intérieur de moi et à l'extérieur. Je suis très sensible au sensible. La sensation de l'autre, je la perçois immédiatement (en tant que photographe) et dès que, moi, je ne suis plus "en sensation", je le ressens aussi immédiatement — d'ailleurs, je déteste ça. C'est là que la danse intervient : un retour immédiat à mon corps. Mes sensations. Je suis là.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune artiste qui, comme vous, veut explorer le corps et le féminin à travers plusieurs disciplines sans se laisser enfermer dans une seule case ?

Écoute-toi. Juste toi. Ne laisse personne t'éloigner de tes propres ressentis. Ne laisse pas la peur, le jugement ou le regard de l'autre t'en éloigner non plus. Tu vis pour toi. C'est en faisant ce qui te fait du bien et te rend heureuse que tu rendras les autres heureux. En les inspirant. Fais-toi confiance, ton corps sait ce qu'il aime. Tu as le droit de t'explorer, d'essayer des choses, de te tromper, de recommencer. Ne t'enferme pas. Un humain, ça vit, ça bouge, ça change. Il n'y a pas de recette. Chaque personne se crée comme elle le veut, c'est ce qui la rend unique. Autorise-toi la liberté. Accepte de ne pas être comprise, aimée par tout le monde. Tu perdras moins de temps dans des combats inutiles. Cela peut être vulnérabilisant parfois, long, inconfortable. Le féminin a été, depuis tant d'années, blessé. Vouloir l'explorer, c'est comme se confronter à des blessures profondes auxquelles on n'a pas toujours eu les clés. Apprend à aimer cette vulnérabilité-là. Elle te rendra plus forte.

Naïs DESCLAUX — Danseuse • Photographe Argentique • Modèle d'Art • Toulouse
Portfolio : naisdesclaux.bookfolio.fr